Quelles sont les origines de la crise du Darfour?  La crise du Darfour est-elle ethnique ou religieuse?

afriquemh Vaste région d’Afrique riche en ressources qui aurait pu être unie et développée

Les gens qui prétendent que la crise du Darfour vient d´un problème ethnique ou religieux n´ont pas une très bonne connaissance de cette région. Cette guerre est en fait économique. Les puissances coloniales d´hier et les puissances impérialistes d´aujourd´hui sont responsables des malheurs de l´Afrique. Toute cette région, partant du Soudan jusqu´au Sénégal, partageait par le passé les mêmes origines culturelles et regorgeait de richesses. Elle aurait pu être unie et développée si le colonialisme au 19ème siècle n´était pas venu créer des frontières factices au sein de cette zone. Je dis que ces frontières sont factices car elles ont été créées selon les rapports de force entre les puissances coloniales, sans tenir compte de la réalité du terrain et encore moins des désirs du peuple africain. Au Soudan, ce sont les colons britanniques qui, en appliquant la politique du «diviser pour régner», ont jeté les bases des conflits qui déchireront le pays.

Le Soudan était une colonie britannique. Quel intérêt avait la Grande-Bretagne dans ce pays ?
Au 19ème siècle, la compétition faisait rage en Europe. Pour pouvoir lutter dans cette course à l´hégémonie, les puissances européennes avaient besoin de ressources humaines, financières et matérielles. L´expansion du colonialisme va leur permettre d´obtenir ces ressources. La Grande-Bretagne jusqu´ici comptait sur sa colonie adorée, l´Inde, mais une situation particulière va l´amener à s´investir en Afrique : en 1805, Mohamed Ali, gouverneur de l´empire ottoman, entreprit de faire de l´Egypte un Etat moderne dont les frontières ne cessaient de s´étendre, gagnant les côtes somaliennes et englobant le Soudan. Le degré de développement atteint par celui qu´on considère aujourd´hui comme le père de l´Egypte moderne inquiéta sérieusement la Grande-Bretagne qui voyait naître un nouveau concurrent. L´Empire Britannique envahit donc l´Egypte pour en faire une colonie. Par extension, le Soudan devint une colonie anglo-égyptienne en 1898.

Quelles furent les conséquences de la colonisation britannique au Soudan?
Comme pour toute colonie africaine, la Grande-Bretagne appliqua la politique du «diviser pour régner». Le Soudan fut donc séparé en deux parties : dans le Nord, on garda l´arabe comme langue officielle et l´islam fut maintenu ; dans le Sud par contre, l´anglais fut imposé et des missionnaires convertirent la population au protestantisme. Aucun échange ne devait se faire entre les deux régions nouvellement créées. Les Britanniques firent même venir des minorités grecques et arméniennes pour créer une zone tampon entre le Nord et le Sud!
Par ailleurs, la Grande-Bretagne instaura un système économique moderne au Soudan, que nous pourrions appeler capitalisme. Deux lignes de chemin de fer furent créées. La première reliait la colonie à l´Egypte; la seconde partait de Khartoum pour rejoindre Port-Soudan sur la côte de la mer rouge. Cette dernière ligne était véritablement l´axe de pillage du Soudan. C´est par elle que toutes les richesses quittaient le pays pour rejoindre la Grande-Bretagne ou pour se vendre sur le marché international. En vertu du choix des Britanniques, Khartoum devint une ville très dynamique sur le plan économique et une bourgeoisie centrale en émergea. La division opérée par la Grande-Bretagne entre le Nord et le Sud ainsi que le choix de Khartoum comme centre de l´activité coloniale vont avoir un impact désastreux sur l´histoire du Soudan. Ces deux éléments vont conduire le pays à sa première guerre civile.

Quels seront les raisons de cette première guerre civile?
Lorsque le Soudan accède à son indépendance en 1956, il n´y a toujours pas de relations entre les deux parties du pays. Le Nord est musulman, se réclame d´être arabe et a tiré bénéfice de l´activité économique durant la colonisation britannique de telle sorte que le pouvoir et les richesses se sont centralisés autour de Khartoum. Le Sud en revanche est protestant et se présente comme une communauté africaine traditionnelle. Il va réclamer un partage équitable des richesses tout au long de cette première guerre civile qui durera jusqu´en 1972. A cette date, un accord de paix est conclu et transforme le Soudan en Etat fédéral.
Mais la paix ne sera que de courte durée. Vers la fin des années 70, la compagnie pétrolière américaine Chevron découvre d´importants gisements de pétrole au Soudan. Le président de l´époque, Numeiri, va alors vouloir changer les frontières de l´Etat fédéral pour permettre à l´autorité centrale de contrôler les richesses pétrolières. Cette violation de l´accord de paix va relancer la guerre entre le Nord et le Sud du pays en 1980. Cette guerre va durer plus de 25 ans.

Le Soudan abrite la province du Darfour à l'Ouest et est traversé par le Nil Le Soudan abrite la province du Darfour à l’Ouest et est traversé par le Nil

En un peu plus de 50 ans, le Soudan a donc connu deux guerres civiles. Et aujourd´hui, la crise du Darfour embrase l´Ouest du pays. La situation ethnique semble tout de même explosive au Soudan. On comprend mieux pourquoi certains médias parlent de poudrière lorsqu´ils font référence à ce pays.
Il n´en est rien. La plupart des ethnies qui vivent au Nord du pays sont musulmanes, ressemblent physiquement à des Egyptiens et si beaucoup possèdent leur propre dialecte, toutes parlent l´arabe comme langue officielle. Les communautés du Sud sont plus typiques de la région du Nil. Leur peau est plus sombre et les religions dominantes sont le christianisme et l´animisme. Mais les guerres civiles qui ont opposé ces deux parties du pays n´étaient ni ethniques ni religieuses. Elles portaient en fait  sur une répartition équitable des richesses.
Observons la situation du Darfour maintenant. Il s´agit d´une région melting-pot où des tribus nomades musulmanes et arabophones, telles que les Janjawids ou les Takawas, côtoient des fermiers sédentaires. Par temps de forte sécheresse, ces tribus nomades migrent vers les installations des fermiers sédentaires et des combats éclatent. L´idée que des Africains se font massacrer par des Arabes est construite sur l´observation erronée que les Janjawids sont arabes. Mais si cette tribu revendique d´hypothétiques origines arabes, vous ne voyez, en réalité, rien chez eux de ce que nous connaissons des Arabes aujourd´hui.

Quel est le rôle de la Chine au Soudan?
Après avoir découvert d´importants gisements pétroliers, Chevron a dû quitter le Soudan pour deux raisons. Premièrement, le pays était redevenu instable à cause de la seconde guerre civile. Deuxièmement, si les Etats-Unis avaient jusqu´ici entretenu d´excellentes relations avec le Soudan, le nouveau régime  mis en place par Omar al-Bachir en 1989 lui était carrément hostile. Le pétrole soudanais échappait donc aux intérêts américains. La Chine est alors venue vers le Soudan avec  le message suivant : « Je vais vous acheter vos matières premières aux prix en vigueur sur le marché international ». Cette situation présente un avantage comparatif à la fois pour la Chine et le Soudan. La première peut disposer des ressources dont elle a besoin pour son développement tandis que le second n’est plus obligé d’emprunter de l’argent aux institutions internationales. Mais cette implication chinoise en Afrique est une première historique. C´est ce qui effraie les impérialistes européens et américains.

Qu´entendez-vous par avantage comparatif ?
David Ricardo, le plus important des économistes bourgeois après Adam Smith, a développé la théorie de ce qu´il appelle l´avantage comparatif. Ce concept a été appliqué par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale dans les pays du Tiers-Monde durant les cinquante dernières années. Imaginons que je sois un pays qui produit des bananes. Le FMI vient me trouver et dit : « Vous produisez des bananes, vous avez une certaine connaissance sur ce sujet et vous avez développé des ressources humaines autour de cela : vous êtes spécialisé! Au plus vous serez spécialisé dans les bananes, au plus vous réduirez vos coûts de production, au plus vous serez efficace. Si vous suivez cette méthode, vous aurez un avantage comparatif sur le marché et votre pays se développera. ». J´augmente donc ma production de bananes mais mon voisin fait la même chose. Le résultat, c´est qu´il y a trop de bananes sur le marché! Le consommateur ne va pas en manger nuit et jour. Par conséquent, les prix s´effondrent. Voilà la méthode d´un docteur ayant un tas de patients et prescrivant le même médicament à tout le monde, quelque soit leur maladie.
Nous devons maintenant considérer ceci : quand l´URSS et le bloc de l´Est se sont effondrés en 1990, l´impérialisme occidental pensait pouvoir dominer le monde entier. Mais la Chine a commencé à devenir plus forte économiquement. Aujourd´hui, elle a besoin de tout, des bananes aux cacahuètes en passant par le pétrole et les métaux. Ce nouveau géant vient donc à la rencontre des pays riches en ressources avec la volonté d´acheter leurs matières premières aux prix du marché. Evidemment, tous les pays africains qui regorgent d´abondantes ressources vont se tourner vers la Chine. N´importe quel businessman voulant maximiser ses profits le ferait! Le capitalisme s´est déplacé en Asie et l´Afrique doit s´adapter à cette nouvelle situation.  

L´Afrique a toujours été la chasse gardée de l´Occident. C´est un grand changement.
Et c´est le coeur du problème. L´Occident a une position très ambiguë sur ce sujet. D´un côté, il tire énormément de profits de son partenariat économique avec la Chine. De l´autre côté, il n´accepte pas que l´Afrique traite avec le géant asiatique. En effet, les puissances impérialistes ne veulent pas perdre leur domination sur le riche continent africain. Face à ce dilemme, l´Occident a une attitude totalement honteuse : plutôt que d´affronter ouvertement la Chine, il exerce des pressions sur les gouvernements africains qui ont échappé à son contrôle et exploite les crises humanitaires pour ses propres intérêts.

Comment l´Occident tente-t-il d´empêcher le Soudan de commercer avec la Chine?
En cherchant à déstabiliser le régime. Et pour ce faire, il applique la règle d´or du colonialisme : «diviser pour régner». Durant la deuxième guerre civile, les Etats-Unis ont financièrement soutenu l´Armée Populaire de Libération du Soudan, un mouvement rebelle du Sud. Comme ce mouvement recevait de l´argent et des armes et que le gouvernement avait pour sa part modernisé son armée grâce aux rentrées pétrolières, le conflit dura plus de vingt années pour finalement prendre fin en 2005. La deuxième guerre civile se terminait à peine que débutait la crise du Darfour.
Il est vrai que les contradictions entre les tribus nomades et les fermiers sédentaires d´une part, et la bourgeoisie régionale et l´autorité centrale d´autre part, conduisent à des affrontements meurtriers au Darfour. Il est vrai aussi que sur ce problème, le gouvernement soudanais a adopté une attitude militariste plutôt que de privilégier la voie du dialogue.
Mais les puissances impérialistes amplifient le problème afin de mobiliser l´opinion internationale et déstabiliser le régime soudanais. Vous devez comprendre que si demain, Khartoum annonce qu´il arrête de commercer avec la Chine, plus personne ne parlera du Darfour.

Les grandes puissances occidentales pourraient ainsi éviter une confrontation directe avec la Chine et garder la mainmise sur les ressources du continent africain?
Tout à fait. Leur attitude est honteuse. En fait, ces pays impérialistes sont racistes. Depuis la colonisation au 19ème siècle, ils ont toujours empêché l´Afrique de se développer pour garder le contrôle de ses ressources. Mais pourquoi ce continent ne pourrait-il pas commercer avec la Chine alors que l´Occident en fait autant? Pourquoi les enfants d´Afrique ne pourraient-ils pas avoir de bonnes chaussures, des tables bien servies et des écoles performantes? Les puissances néocoloniales maintiennent le plus riche continent du monde dans le sous-développement pour garder le contrôle de ses richesses.
La mobilisation pour le Darfour est importante aux Etats-Unis. Beaucoup d´associations juives se sont également impliquées dans cette campagne. Pourquoi ?
Les raisons de cette implication sont essentiellement historiques. Dans le conflit qui a longtemps opposé l´Etat juif à l´Egypte, le Soudan occupe une position stratégique. En effet, le Nil passe par ce pays avant de gagner l´Egypte. Aujourd´hui, Tel-Aviv et le Caire entretiennent d´excellentes relations mais compte tenu de la sympathie de la population égyptienne pour la cause palestinienne, cette entente pourrait se dégrader. Dans une stratégie à long-terme, Israël sait que ses intérêts stratégiques au Soudan sont importants. En effet, si elle peut contrôler l´eau du Nil, elle peut contrôler l´Egypte. Lors de la première guerre civile soudanaise, Israël soutenait déjà le mouvement rebelle du Sud Anyanya dans l´optique d´affaiblir le président égyptien Nasser. Aujourd´hui, alors que deux mouvements du Darfour ont déjà signé un accord de paix avec Khartoum, Israël soutient le dernier groupe qui continue à lutter. C´est pourquoi le leader libyen Kadhafi a déclaré que la crise du Darfour n´était plus un problème soudanais mais un problème israélien!
Vous devez aussi savoir que les associations sionistes qui sont impliquées dans cette campagne de mobilisation pour le Darfour aux Etats-Unis avaient la volonté initiale de créer un front commun avec les associations afro-américaines. Parmi celles-ci, la Nation de l´Islam et son leader Louis Farrakhan se sont rendus au Soudan, ont analysé la situation sur place et ont eu une discussion appuyée avec le gouvernement et son président Omar al-Bachir. L´organisation a finalement rendu sa propre décision : tout cela n´a rien à voir avec les Noirs et les Arabes. C´est pourquoi, le projet d´alliance voulu par les associations juives s´est effondré.

Après que la Cour Pénale Internationale ait émis un mandat d´arrêt contre le président Omar al-Bachir, les réactions sont plutôt divisées. Les Etats-Unis et la France ont déclaré que le président soudanais devait être jugé. Pour leur part, la Chine et les pays arabes estiment que cela pourrait déstabiliser le pays encore plus.
Je pense qu´une Cour qui n´écoute que la musique qu´elle veut bien entendre n´est pas une Cour. Laissez-moi vous donner quelques exemples. Le peuple somalien a toujours été déchiré par la guerre. Mais au début de l´année 2006, une intifada a été menée sous l´impulsion du Conseil Islamique. Les insurgés ont réussi à vaincre de façon pacifique les seigneurs de guerre. Ils ont restauré la paix dans une grande partie du pays. Le commerce reprit, les paysans retournèrent travailler dans leurs fermes et la communication au sein de la société se développa. L´espoir revenait! Mais six mois plus tard, le régime fantoche d´Ethiopie, manipulé par la CIA et les néoconservateurs américains, a envahi la Somalie. Le conflit a déplacé deux millions de Somaliens ; 60.000 ont été tués ; certains se sont noyés dans l´Océan Indien alors qu´ils tentaient de rejoindre le Yémen ; l´Ethiopie a même utilisé des bombes au napalm contre des civils à Mogadiscio et a détruit la majeure partie de cette ville ! Pourquoi aucun média n´a-t-il alerté l´opinion sur ce drame? Pourquoi n´y a-t-il pas de Cour contre les auteurs de cette tragédie?
L´Ouganda a détruit le Congo équatorial et pillé son or. Pour justifier sa légitimité, la Cour a arrêté Jean-Pierre Bemba, un petit poisson. Mais l´auteur de ce plan désastreux, le gouvernement ougandais, est toujours libre. Actuellement, ses troupes tuent des civils en Somalie. Pourquoi n´y a-t-il pas de Cour contre eux?
En 1998, l´Ethiopie déclencha une guerre en Erythrée. Dans un style totalement nazi, elle s´appropria les biens des Ethiopiens ayant des origines érythréennes. Plusieurs milliers d´Erythréens furent envoyés dans des camps de concentration où beaucoup succombèrent de la malaria et d´autres infections. Pourquoi n´y a-t-il pas de Cour contre ces criminels ?
Un million d´Irakiens ont été tués. Quatre millions ont été déplacés. Un Etat moderne a été détruit en toute illégalité. Pourquoi n´y a-t-il pas de cour contre Cheney, Rumsfeld ou Bush ?
L´industrie diamantaire d´Afrique du Sud ravage la Sierra-Leone. C´est elle et personne d´autre qui a porté l´ancien président libérien Charles Taylor devant un tribunal international sur base de fausses accusations ce qui laisse perplexe sur l´intégrité de cette justice.

Je ne conteste pas que des gens se font tuer au Darfour. Mais parler de génocide est une exagération d´une Cour impérialiste qui n´est pas neutre. Tous les partis politiques soudanais ont jugé que ce mandat d´arrêt allait à l´encontre de la souveraineté du pays. Le jugement d´Omar al-Bachir doit être laissé aux Africains. Le fait est que la CPI est là pour mettre la pression sur le président afin qu´il arrête de commercer avec la Chine et qu´il se tourne vers l´Occident. Ca ne marchera probablement pas avec le Soudan, mais c´est aussi un signal lancé aux autres pays qui seraient tentés de suivre cet exemple.

Les paysans soudanais sont confrontés à de  gros problèmes de sécheresse. Le gouvernement ne peut-il pas utiliser les rentrées pétrolières pour construire des structures d´irrigation? 

 
Cette solution a été défendue par les Etats-Unis pour mettre un terme au conflit avec le Sud et l´est aujourd´hui pour résoudre la crise du Darfour. Un référendum devrait bientôt déterminer le statut de ces deux régions. L´intérêt pour les puissances occidentales est de taille : si elles ne peuvent pas négocier l´exploitation du pétrole avec Khartoum, elles le feront avec des régions autonomes.
Mais le fédéralisme n´est pas le remède miracle à tous les problèmes politiques dans le monde. En Belgique, trois communautés linguistiques cohabitent : les néerlandophones, les francophones et les germanophones. Le fédéralisme a été établi sur base des langues dans ce pays ce qui a eu pour effet de créer des frontières. La Belgique a un petit territoire mais elle compte six gouvernements, 550 parlementaires et 55 ministres. C´est le nombre par habitant le plus important dans le monde! Malgré cette armada politique, le pays connait régulièrement des problèmes communautaires. En Suisse par contre, le fédéralisme est basé sur des cantons ce qui rend le système beaucoup plus efficace. Alors que 75% de la population est germanophone, le parlement de ce pays s´exprime en français sans aucun complexe. Et voilà où nous en sommes : la bourgeoisie soudanaise veut un modèle à la belge.

Comment peut-on sortir de la crise au Soudan ?

Nous ne pouvons pas parler au Darfour de génocide (c’est-à-dire de liquidation systématique d’un peuple bien défini à partir de convictions racistes), mais bien d’une guerre civile qui est atroce. 

(vieux article) 

Le génocide en question Le Collectif Urgence Darfour en France et Save Darfur aux USA demandent que l’Occident mette un terme à ce qu’ils appellent le génocide du Darfour. Tout le monde est loin d’être d’accord.

Le Collectif Urgence Darfour (dont l’actuel ministre des Affaires étrangères du gouvernement Sarkozy, Kouchner, a été l’un des pionniers)et Save Darfur disent également que la Chine, en tant qu’important partenaire commercial de Khartoum, est co-responsable du génocide.

Durant la campagne électorale française, Urgence Darfour est même parvenu à faire signer à des candidats à la présidence – dont Bayrou et Ségolène Royal – une déclaration dans laquelle ils promettaient, une fois à la présidence, de boycotter les jeux olympiques de Pékin en 2008, si la Chine « continuait à refuser de forcer le gouvernement soudanais à mettre un terme au génocide ».

Mais les organisations humanitaires qui sont actives au Darfour même ne sont absolument pas d’accord avec ce point de vue. Ronnie Brauman, ancien président de la grande organisation humanitaire Médecins du monde (fondée par Kouchner) a donné le 10 juin 2007 une interview au journal français Le Journal du Dimanche. Brauman insiste sur le fait que la guerre civile a dépassé son point culminant depuis 2005. « Depuis 2005, nous connaissons un régime de violence absolument différent, avec un chiffre de mortalité qui est passé de 10.000 morts par mois à 200. Dans ces 200, il y a un très grand nombre d’hommes armés, mais guère de civils non armés, comme on le prétend trop souvent. » Et d’ajouter : « Les groupes religieux de la droite chrétienne ainsi que des mouvements évangélistes américains constituent un lobby puissant qui exigent que les États-Unis mènent une politique plus volontariste. Ils étaient d’ailleurs derrière le gouvernement américain aussi lorsque celui-ci défendait le Sud du Soudan (chrétien et animiste). Ils continuent. C’est une idéologie de l’ingérence qui estime que les grandes puissances occidentales ont pour tâche de faire régner l’ordre dans le monde entier. Tous ceux qui voudraient que la France intervienne au Soudan étaient en leur temps partisans également d’une invasion de l’Irak. Visiblement, ça les laisse totalement froids que cette invasion ait provoqué depuis des milliers de morts. » Et de conclure : « Boycotter les jeux de 2008 à Pékin ? Politiquement, cette menace est ridicule et très discutable moralement. Ici, ce sont des Soudanais qui tuent d’autres Soudanais et les Chinois n’y sont strictement pour rien. Quand on entend aujourd’hui des gens comme Bernard Kouchner s’en prendre aux Chinois en Afrique comme étant des gens qui ne pensent qu’au commerce et au profit… »

Aucune organisation humanitaire sur le terrain ne soutient le Collectif Urgence Darfour. Bradol, le président de Médecins Sans Frontières France (MSF, la principale organisation humanitaire active dans les camps de réfugiés) proteste contre la campagne d’Urgence Darfour : « Le collectif défend une cause politique : il veut mettre le gouvernement soudanais au pas en le menaçant de guerre. Les responsables d’Urgence Darfour jouent un jeu hypocrite, ils prétendent parler au nom des organisations humanitaires, alors que pas une seule de ces organisations sur le terrain ne les soutient. » Le président de MSF souligne le fait qu’une intervention militaire compromettrait l’approvisionnement en nourriture, eau potable et soins médicaux de plus d’un million de personnes. MSF y participe aussi. Après les interventions militaires en Irak et en Afghanistan, ce scénario pourrait « déclencher un bain de sang, vu la situation géostratégique du Soudan. » (AFP, 23 mars 2007)

Conclusion : aujourd’hui, en 2007, nous ne pouvons pas parler au Darfour de génocide(c’est-à-dire de liquidation systématique d’un peuple bien défini à partir de convictions racistes), mais bien d’une guerre civile qui est atroce, soit, mais dont la violence et l’intensité ont fortement régressé depuis 2005. L’entêtement avec lequel les responsables d’Urgence Darfour et de Save Darfur manipulent le terme de génocide a trait au fait que le Conseil de sécurité de l’Onu est obligé d’intervenir militairement en cas de génocide. Et, manifestement, une telle intervention aurait de tout autres buts que la protection du peuple du Darfour.

Buts de guerre

Les USA sont plus attirés par le sous-sol que par la surface. Le saviez-vous ? Le Soudan produit du pétrole. Et les meilleures réserves se situent… à la frontière du Darfour et dans le Sud, précisément là où sévit la guerre civile.

Pour les USA, l’Afrique représente de plus en plus une source alternative d’importation de pétrole. D’après la revue américaine The New Statesman, d’ici 10 ans, les importations américaines depuis l’Afrique dépasseront celles de tout le Moyen-Orient et entre 25 et 35% des importations pétrolières viendront de ce continent. Des sociétés pétrolières occidentales comme Exxon Mobil, Chevron, Total y prévoient des investissements pour des dizaines de milliards de dollars (The New Statesman, 20 juin 2007). Et, en Afrique, le Soudan joue un rôle important, sur ce plan.

En 1989, en raison de la guerre alors sans perspective, la société pétrolière américaine Chevron a vendu ses énormes concessions dans le Sud du Soudan. Dix ans plus tard, en 1999, le gouvernement soudanais a refilé ces concessions à une société chinoise. Avec une demande en pétrole qui grimpe chaque année de 30%, la Chine est devenue en 2006 le second importateur de pétrole soudanais après les USA.

Ces 8 dernières années, la Chine a investi plus de 15 milliards de dollars dans le pays et elle prend à son compte aujourd’hui jusque 85% de l’exportation de pétrole du Soudan. D’autres pays aussi, comme l’Inde, la Malaisie et des pays arabes sont actifs dans le pétrole soudanais.

L’idée que l’économie chinoise ne s’approvisionnerait plus auprès des grandes compagnies pétrolières occidentales, mais aurait directement accès au pétrole soudanais, est inacceptable aux yeux des USA et de la France. Patrick Smith, correspondant de la revue britannique Africa Confidential, dit : « C’est comme si nous retournions à l’époque de la guerre froide, au cours de laquelle les USA soutenaient une fraction politique contre une autre parce que son profil politique concordait avec leurs intérêts. » Aussi, en permettant la sécession du Sud-Soudan et en installant un protectorat occidental au Darfour, les USA veulent-ils bloquer la montée des importateurs de pétrole asiatiques. Et remettre eux-mêmes le grappin sur les principales réserves pétrolières du pays.

Une force d’intervention

Pour pacifier la région du Darfour, l’Onu et l’Union africaine veulent une force d’intervention mixte, dirigée par un général africain. Les Etats-Unis et la France veulent la diriger eux-mêmes.Le 12 juin [2007], une délégation du Conseil de sécurité de l’Onu a obtenu l’accord du gouvernement soudanais pour déployer au Darfour une force mixte d’intervention de 20 000 hommes de l’Union africaine (UA) et des Nations unies.

Cette force d’intervention remplace celle de l’UA. Le Darfour est grand comme la France. Les 7.000 hommes de l’UA n’étaient pas en mesure d’assurer la stabilité et le calme et le gouvernement de Khartoum refusait toute extension en disant que les USA ne se sont jamais cachés de vouloir mettre une grande partie du Soudan sous tutelle internationale. Après l’accord, l’ambassadeur de l’Afrique du Sud aux Nations unies, qui dirigeait les négociations, a fait savoir que la Chine, le Pakistan et l’Inde étaient disposés à fournir des troupes et que cette troupe mixte d’intervention serait placée sous les ordres d’un général africain.

Mais, aux Etats-Unis, le secrétaire d’État adjoint pour l’Afrique, Jendayi Frazer, n’est pas content. Depuis février 2006, tant le Congrès américain que le président Bush répètent qu’ils veulent une force d’intervention sous la direction de l’Otan. Frazer a dès lors immédiatement déclaré qu’il n’envisage aucunement de lever les sanctions américaines contre le Soudan. Entre-temps, le nouveau gouvernement français du président Sarkozy a fait savoir qu’il a l’intention de jouer un rôle prépondérant dans la région. Le 25 juin, Kouchner, le nouveau ministre français des Affaires étrangères, a organisé une conférence internationale sur le Darfour à Paris. Une vingtaine de pays y étaient invités, mais aucun pays africain, pas plus que l’Union africaine, n’ont répondu à l’invitation.La presse a surtout retenu le langage musclé de la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice et de Sarkozy contre Khartoum